11/11/2006

Le Géant Blessé...

 

La troisième édition du film d'aventures se tient à Manaus*, au coeur de la forêt amazonienne. Ici, au bord du plus long fleuve du monde, tout est dans la démesure. Y compris les coups portés au «poumon de la planète».

 

On en rêve tous comme d'un paradis vert où les frontières n'existent que sur le papier cartonné des atlas ; un des derniers espaces de paix et de solitude où le silence bruit de cris exotiques et de pépiements sur tous les tons, dans une harmonie de dièses et de bémols. Et pourtant, on ne le sait que trop, la musique est souvent entrecoupée des couacs stridents des tronçonneuses et des moteurs des mastodontes d'acier qui ravagent d'année en année ce qui représente le tiers de toutes les forêts tropicales confondues. On dit que l'Amazonie est le poumon de la planète. C'est son organe le plus vital. Un coeur gros comme ça, irrigué par le plus long fleuve du monde, l'Amazone, et ses 1 100 affluents, comme autant de réseaux veineux qui confèrent à ce vaste territoire une pure richesse, sa biodiversité, avec 30 000 espèces identifiées, les deux tiers de la faune et de la flore mondiales.

 
Mettre la forêt amazonienne en chiffres, c'est, à coup sûr, s'offrir un vertige digne d'un tour en grand huit tant tout y est dans la démesure, le bon comme le mauvais, le meilleur et le pire. Grande comme plus de sept fois la France, cette terre sauvage s'étend sur 4,2 millions de km2, dont 3,7 millions au Brésil. Une immensité telle que certains s'autorisent à s'y servir comme des goinfres, sans tenir compte des dégâts écologiques qu'ils occasionnent. 75 millions de mètres cubes de bois y sont prélevés chaque année alors que le gouvernement brésilien ne délivre que pour 25 millions de licences : 80% du bois exploité au Brésil le sont donc en toute illégalité. Car l'Amazonie est devenue, au fil de l'histoire, tout à la fois l'île au trésor et la déchetterie du monde civilisé. Depuis la découverte du Brésil, les colons successifs remplacés par les multinationales et les grands propriétaires terriens n'ont eu de cesse de grignoter ce qui demeure - mais jusqu'à quand ? -, le plus gigantesque miracle de la nature. L'homme moderne, à force de débiter des bois exotiques, d'exploiter des mines, d'extraire le caoutchouc, de planter intensivement du soja (une culture qui appauvrit le sol en moins de quatre ans), a déjà anéanti 17% de ces espaces immémoriaux, avec, comme conséquences directes, la disparition d'espèces végétales et, par ricochet, des animaux qui s'en nourrissaient. Et c'est sans compter l'aspect humain, la «civilisation» ayant repoussé les tribus ancestrales sur des territoires réduits à peau de chagrin. Telles les communautés caboclos, descendantes d'Indiens acculturés, longtemps exploitées comme main-d'oeuvre bon marché pour la récolte du caoutchouc, avant d'être oubliées sur les rives de l'Amazone, où elles survivent de pêche et de culture grâce aux alluvions fertiles. Eux pourtant ont la «chance» d'être toujours là : de cinq à sept millions au XVIe siècle, les Indiens d'Amazonie ne sont plus que 250 000 aujourd'hui !
 
L'Amazone justement, le plus grand fleuve du monde... Dans ce ballet de scies, de pelleteuses, de tracteurs et de moissonneuses, on pourrait croire que cette artère liquide, si longue qu'elle tient d'avantage de l'océan, si large que le regard ne peut porter d'une rive à l'autre, échapperait au désastre. On aurait souhaité le croire d'autant plus vivement qu'il détient, à lui seul, 5% de la quantité mondiale d'eau douce, 20% des eaux fluviales de la planète. Un vivier extraordinaire d'espèces aquatiques, mises à mal là aussi par l'activité humaine, les rejets de nitrates et de fertilisants divers. L'une des plus grosses sociétés d'extraction de minéraux de la forêt déverserait ainsi chaque jour 300 000 tonnes de matières, dont certaines très toxiques, comme le plomb et le mercure.
 
Conséquence : l'un des affluents, la rivière Sulawesi, détient un taux de mercure 70 fois supérieur à la norme autorisée. Entre août 2003 et août 2004, 26 130 km2 ont littéralement été rayés de la carte, le plus fort taux de déboisement enregistré depuis 1995, soit «l'équivalent de la destruction de six terrains de football par minute», d'après un responsable de Greenpeace. A la même époque, les satellites ont permis à une équipe de chercheurs américains de prouver que la déforestation de l'Amazonie brésilienne a été sous-estimée de 50%, en détectant un grand nombre de coupes illégales d'au moins trente-cinq variétés d'arbres à forte valeur marchande. Tous les ans, c'est une superficie équivalente à 5% du territoire français qui disparaît, par brûlis pour la culture du soja et l'élevage de bovins et par l'abattage illégal d'essences précieuses. Outre la catastrophe écologique, les répercussions climatiques sont énormes : on estime à 500 millions de tonnes les émissions de CO2 produites par la déforestation et les coupes sélectives.
 
Le gouvernement brésilien a réagi en créant des zones protégées, des parcs nationaux et réserves naturelles ainsi que des territoires exploitables uniquement par les populations indigènes. Des mesures accélérées début 2005 après les assassinats d'une religieuse américaine opposée à la déforestation sauvage, de deux agriculteurs spoliés et d'un syndicaliste. Du coup, si plus de 13 000 km2 ont encore été déboisés d'août 2005 à juillet 2006, ce chiffre accuse un recul de 30% par rapport à l'année précédente. Preuve que les mesures gouvernementales portent leurs fruits. D'autant que le président Lula, à tort ou à raison, refuse en bloc toute ingérence des pays étrangers dans ce domaine, bien conscient que cette forêt constitue un patrimoine unique pour la nation, qui se doit donc d'assurer sa protection.
 
Récemment, la ministre de l'Environnement, Marina Silva, déclarait que «les individus préoccupés par le changement climatique devraient s'occuper d'influencer leurs propres gouvernements». En clair, les nations moralisatrices sont aussi les plus riches et les plus pollueuses ; qu'elles fassent donc le ménage dans leurs énergies fossiles - dont la combustion est largement responsable des émissions de gaz à effet de serre - avant de condamner les voisins pauvres. Un message destiné notamment au pollueur n° 1, les Etats-Unis, qui refuse de ratifier le protocole de Kyoto. Les plus pessimistes voient la fin de la forêt amazonienne arriver à grands pas, horizon 2020.

 

09:41 Écrit par Alain dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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