22/12/2006

Nicolas Hulot... Son éditorial

MOINS DE BIENS      PLUS DE LIENS 

Editorial du Nouvel Observateur du 14 décembre 2006

 

« Nos sociétés n’ont que deux choix à faire possibles. Et il y a un gouffre entre les deux. Ou bien nous subissons le changement et laissons le temps nous imposer un inévitable bouleversement, ce qui constituera la plus humiliante des souffrances. Ou bien nous provoquons et conduisons nous-mêmes la mutation écologique. Car désormais aucun être raisonnable ne peut douter que le monde de demain sera radicalement différent, et cela de gré ou de force.

            Si c’est de force, des tragédies massives nous attendent. Aucune démocratie, aucun projet social, aucune économie ne pourra résister à la combinaison de l’épuisement des ressources naturelles, des convulsions climatiques et de la pauvreté. La spirale qui en résultera échappera probablement à l’humanité, à notre humanité. Notre vernis policé se craquellera et nous ferons la cruelle démonstration que nous sommes pas civilisés en profondeur. Au passage, n‘oublions pas  que le plus exposés aux désordres annoncés et à la pénurie qui les accompagnera sont ceux qui , sur notre planète, manquent déjà de l’essentiel. Ils seront les premiers à subir ce qu’ils n’auront pas forcément provoqué. Les enfants, de ces populations du Sud, que nous avons déjà dépossédées, auront alors toute légitimité pour venir chez nous, au Nord, afin d’y chercher d’illusoires abris.

Ce numéro du «  Nouvel Observateur », auquel j’ai accepté de collaborer, veut croire à l’autre hypothèse, celle où nous ne cédons pas à notre pire ennemi, le fatalisme, celle où nous cessons d’assister en spectateurs informés mais impuissants à la chronique d’un chaos annoncé.

            Nous voulons affirmer ici , sans dogmatisme altermondialiste, qu’un autre monde est possible. La contrainte écologie et climatique qui nous est infligé peut être aussi fantastique opportunité. Certes l’humanité se serait bien passé de cet impératif supplémentaire qui vient charger un fardeau déjà très lourd. Mais reconnaissons que, depuis longtemps déjà, la marche triomphante du progrès a pris l ‘allure d’une déconvenue. Il n’est plus du tout garanti que demain sera fait de jours meilleurs. Nos enfants connaîtront probablement des conditions de vie plus difficile que les nôtres. Une chose est sûre : il n’y a plus de pilote dans la navette Terre. Happés et aveuglés par la fulgurance de la science, de la technologie et de l’histoire, les hommes ont de plus en plus subi et moins en moins piloté. La fameuse phrase d’Einstein s’est vérifié «  Notre époque se caractérise par la profusion des moyens et la confusion des intentions. »

            Nous voilà sommés de changer pour ne pas disparaître. Cette injonction oblige nos sociétés – et notre civilisation- à un rendrez-vous critique avec elles-mêmes. A un examen de conscience individuel et collectif pour comprendre l’origine du désordre, reconsidérer la finalité du génie humain et le sens du progrès et améliorer durablement et équitablement la condition humaine. N’et-ce pas la raison d’être d’une civilisation ?

            L’enjeu écologique nous contraint à utiliser différemment nos outils en cessant de confondre progrès et performance. Il nous oblige à être plus créatifs, plus inventif ; à changer de paradigme et de logiciel. Pour éviter la pénurie et le rationnement, il nous faut apprendre à vivre avec un peu moins de biens et un peu plus de liens, à trouver un nouvel équilibre entre capital matériel et capital immatériel. Quel défit providentiel ! Sortir de la civilisation du gâchis, du matérialisme où nous nous sommes englués pour construire un monde où l’être n’est pas sacrifié à l’Avoir. Quel beau et salutaire dessein ! ».

 

04:43 Écrit par Alain dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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